La laïcité en étau

Le Bien Commun, La Liberté de Chacun (par J Glavany et H Pena-Ruiz) L’étau des deux différentialismes

Le renouveau des intégrismes religieux n’est pas étranger à des causes économiques et sociales, mais aussi politiques. Il serait trop long ici de les analyser comme elles le méritent, mais il est clair que l’argent roi et la mercantilisation mondiale de toutes choses ont des effets dévastateurs, notamment du fait de l’idéologie qui les fatalise. A Marx qui disait que la mondialisation capitaliste noie tout dans les eaux glacées du calcul égoïste, répondait M Thatcher : « There is no alternative ». C’est dans un tel contexte que se produit la résurgence de l’intégrisme religieux, repérable à des degrés divers dans les trois religions du Livre et le retour en force de l’idéologie identitaire, érigée en contrepoids imaginaire du nivellement des cultures singulières et des traditions qui les habitent. Jaurès avait bien raison de solidariser la République laïque de la République sociale. Il pressentait sans doute que l’effacement de cette dernière affaiblirait la laïcité en rendant illisibles les promesses de l’idéal d’émancipation républicain. Mais la sphère idéologique n’est pas un simple miroir de la réalité économique et sociale. Elle a des effets propres, comme on le voit aujourd’hui par deux réactions identitaires qui se conjuguent pour détruire la laïcité en niant sa portée universaliste. L’idéal laïque est pris en tenaille, ou en étau, entre deux différentialismes.

Voyez d’abord l’extrême droite. Peut-on croire une minute que le Rassemblement national soit vraiment laïque ? Evidemment non. Il invoque la laïcité, mais le sens qu’il donne au mot en fait une usurpation doublée d’une caricature. Différentialiste, il n’a rien de laïque. D’une part il défend les privilèges de l’Eglise catholique (concordat d’Alsace-Moselle, loi Debré) et d’autre part, il croit devoir rappeler à l’ordre les citoyens de confession musulmane à tout propos et de façon aveugle. En fait, il veut réduire la laïcité à une civilisation particulière dont elle serait le produit, à savoir l’Occident chrétien, dans l’amnésie totale des violences religieuses qui s’y sont produites. Son discours anti-immigrés oppose le « nous » et le « eux », voire cultive la peur d’un « grand remplacement » qui ferait des « Français de souche » (catégorie déjà dénoncée comme fantasmatique par Valéry) des exilés dans leur propre pays. Le différentialisme tourne alors à la discrimination. Le RN approuve le maire de Béziers quand il installe une crèche de Noël dans sa mairie, mais il condamne les femmes qui se baignent dans la mer vêtues d’un burkini. Il conjugue ainsi un privilège pour la religion chrétienne et une discrimination sans fondement pour des personnes de confession musulmane. La mairie est un édifice public dévolu à tout le peuple et nul particularisme religieux ne doit y être installé. Quant à la personne qui se baigne en burkini dans la mer, elle n’enfreint aucune règle, ce qui ne serait pas le cas dans une piscine, où l’hygiène le lui interdirait. La laïcité est universaliste ou n’est pas. Et dans cette idéologie, bien peu laïque, l’amalgame va bon train : tout immigré est un arabe ; tout arabe est musulman ; tout musulman est potentiellement islamiste ; tout islamiste est un terroriste en puissance….

Mais un autre extrême que l’on a du mal à classer à gauche, est celui de la mouvance « décoloniale », obsédée par les libertés et les droits, jamais par les devoirs. C’est ce qui se passe quand on ne retient que le volet libertaire de la laïcité sans jamais reconnaître les limites légitimes qui dérivent de l’ordre public, quand on ne conjugue pas le respect nécessaire de la diversité avec l’absolu besoin d’unité, de construction du « commun ». Une personne qui manifeste son appartenance religieuse, donc son particularisme, alors qu’elle remplit une fonction de service public auprès d’un public captif, affirme sa liberté personnelle mais bafoue celle des autres, victimes d’un prosélytisme ostensible. Dans sa dérive, cette idéologie se livre, elle aussi à des amalgames. Ainsi toute mise en cause de l’islamisme radical devient une attaque contre l’islam ; toute hostilité au terrorisme islamiste devient une haine des musulmans. Last but not least, toute mise en cause de l’islamisme politique constitue la poursuite évidente d’un passé colonial. On ose alors caractériser la laïcité comme « un racisme d’Etat » qui ne voudrait pas dire son nom. Voilà le genre d’aberrations qui permet aux islamistes d’invoquer ces amalgames pour inventer d’abord, développer ensuite, l’insupportable concept d’islamophobie, qui confond le rejet d’une religion avec le rejet des personnes qui la pratiquent. D’où une tentative des islamistes de coaliser les musulmans de France autour d’eux : « Voyez cette laïcité qui n’est rien d’autre que l’expression de ce racisme d’Etat, rejoignez-nous dans notre juste lutte contre cette oppression… »

Il faut bien voir que ces différentialismes, au-delà de leur opposition apparente, se conjuguent, se nourrissent l’un de l’autre pour rogner la laïcité par les deux bouts. Les uns dénoncent l’islamo-gauchisme de ceux qui oublient l’ordre public. Les autres combattent toute référence à l’ordre public au nom de la liberté. La laïcité est donc prise en étau et le devoir des citoyens est de la défendre, en soulignant l’équilibre indispensable entre la liberté de chacun et l’ordre public qui la rend possible, à égalité, pour tous.

N’est-ce pas là ce qu’ont voulu les grands républicains de la fin du XIX ième et du début du XX ième siècle ?

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